mercredi 6 juillet 2011

Mantiq attayr (La conférence des oiseaux), par Farid Addin Attar

Farid Ad-Din Attar, de son vrai nom Farid Ad-din abu Hamid moḥammed Attar nichaburi, est un poète médecin persan, né en 1142 à Nichapur au Khorassan. Son nom, Attar, est dû au fait qu'il pratiquait la pharmacie. En persan, "a'ttâr" signifie "droguiste". Il fait partie du grand courant mystique soufi de la tradition spirituelle de l'école Al-Hallâdj, se fit derviche et se livra au mysticisme. Il fut tué par les Mongols entre 1190 et 1229 qui envahirent son pays. Il laissa plusieurs textes dont Mantiq attayr, un poème de philosophie religieuse traduit en français sous le titre de La conférence des oiseaux. Ce texte a été mis en scène, dans une adaptation au théâtre par Jean-Claude Carrière. Un recueil de poèmes, "Mantiq attayr" (la conférence des oiseaux), écrit dans la tradition orientale du récit. Environ 4500 distiques parsemés de contes, de paroles de saints, etc. Il a été édité en France aux éditions Albin Michel (1996), puis Le Seuil (2010).

La conférence des oiseaux
Peinte par Habib Allah

Le texte :
En ce temps là...
Les oiseaux du monde se réunirent tous, tant ceux qui sont connus que ceux qui sont inconnus, et ils tinrent alors entre eux ce langage
« Il n’y a pas dans le monde de pays sans roi ; comment se fait-il cependant que le pays des oiseaux en soit privé ?
Il ne faut pas que cet état de choses dure plus longtemps ; nous devons joindre nos efforts et aller à la recherche d’un roi, car il n’y a pas de bonne administration dans un pays sans roi, et l’armée est désorganisée. »
En conséquence, tous les oiseaux se rendirent en un certain lieu pour s’occuper de la recherche d’un roi.

La huppe
Toute émue et pleine d’espérance, arriva et se plaça au milieu de l’assemblée des oiseaux.
Elle avait sur la poitrine l’ornement qui témoignait qu’elle était entrée dans la voie spirituelle ; elle avait sur la tête la couronne de la vérité.
En effet, elle était entrée avec intelligence dans la voie spirituelle, et elle connaissait le bien et le mal.
« Chers oiseaux, dit-elle, je suis réellement enrôlée dans la milice divine, et je suis le messager du monde invisible. je connais Dieu et les secrets de la création.
Quand, comme moi, on porte écrit sur son bec le nom de l’Ultime, on doit nécessairement avoir l’intelligence de beaucoup de secrets. Je passe mes jours dans l’anxiété, et je n’ai affaire avec personne.
Je m’occupe de ce qui intéresse personnellement celui que je sers ; mais je ne me mets pas en peine de son armée. J’indique l’eau par mon instinct naturel, et je sais en outre beaucoup d’autres secrets. J’entretins Salomon [compris ici comme symbole de la sagesse] et j’allai en avant de son armée. Chose étonnante ! il ne demandait pas de nouvelles et ne s’informait pas de ceux qui manquaient dans son royaume ; mais, lorsque je m’éloignais un peu de lui, il me faisait chercher partout.
Puisqu’il ne pouvait se passer de moi, ma valeur était établie à jamais. Je portais ses lettres et je revenais ; j’étais son confident derrière le rideau.
L’oiseau qui est recherché par le prophète Salomon mérite de porter une couronne sur sa tête.
Tout oiseau peut-il entrer dans le chemin de celui qui y est parvenu avec bonheur par la grâce de l’Absolu ? ?
Pendant des années, j’ai traversé la mer et la terre, occupée à voyager. J’ai franchi des vallées et des montagnes ; j’ai parcouru un espace immense du temps du déluge. J’ai accompagné Salomon dans ses voyages ; j’ai souvent arpenté toute la surface du globe. Je connais bien mon roi, mais je ne puis aller le trouver toute seule. Si vous voulez m’y accompagner, je vous donnerai accès à la cour de ce roi.
Délivrez vous de toute présomption timide et aussi de tout trouble incrédule. Celui qui a joué sa propre vie est délivré de lui-même ; il est délivré du bien et du mal dans le chemin de son bien-aimé.
Soyez généreux de votre vie, et placez le pied sur ce chemin, pour poser ensuite le front sur le seuil de la porte de ce roi. Car nous avons un roi légitime, il réside derrière le mont Câf.
Son nom est Simorg : il est le roi des oiseaux.
Il est près de nous, et nous en sommes éloignés.
Le lieu qu’il habite est inaccessible, et il ne saurait être célébré par aucune langue.
Il a devant lui plus de cent mille voiles de lumière et d’obscurité.
Dans les deux mondes, il n’y a personne qui puisse lui disputer son empire. Il est le souverain par excellence ; il est submergé dans la perfection de sa majesté. Il ne se manifeste pas complètement même au lieu de son séjour, auquel la science et l’intelligence ne peuvent atteindre.
Le chemin est inconnu, et personne n’a assez de constance pour le trouver, quoique des milliers de créatures le désirent. L’âme la plus pure ne saurait le décrire, ni la raison le comprendre.
On est troublé, et, malgré ses deux yeux, on est dans l’obscurité.
Aucune science n’a encore pu comprendre sa perfection, aucune vue n’a encore aperçu sa beauté.
Les créatures n’ont pu s’élever jusqu’à son excellence ; la science est restée en arrière, et I’oeil a manqué de portée. C’est en vain que les créatures ont voulu atteindre avec leur imagination à cette perfection et à cette beauté. Comment ouvrir cette voie à l’imagination, comment livrer la lune au poisson ?
Là des milliers de têtes seront comme des boules de mil ; on n’y entendra que des exclamations et des soupirs. On trouve tour à tour dans ce chemin l’eau et la terre ferme, et l’on ne saurait se faire une idée de sa longueur. Il faut un homme à coeur de lion pour parcourir cette route extraordinaire ; car le chemin est long et la mer profonde. Aussi marche-t-on stupéfait, tantôt riant, tantôt pleurant. Quant à moi, je serais heureuse de trouver la trace de ce chemin, car ce serait pour moi une honte que de vivre sans y parvenir.(...)
Tous les oiseaux se réunirent donc, ainsi qu’il a été dit. Ils étaient dans l’agitation en songeant à la majesté du roi dont la huppe leur avait parlé. Le désir de l’avoir pour souverain s’était emparé d’eux et les avait jetés dans l’impatience.
Ils firent donc leur projet de départ et voulurent aller en avant ; ils devinrent ses amis et leurs propres ennemis.
Mais comme la route était longue et lointaine, chacun d’eux néanmoins était inquiet au moment de s’y engager et donna une excuse différente pour s’en dispenser, malgré la bonne volonté qu’il paraissait avoir....

Le rossignol

L’amoureux rossignol se présenta d’abord ; il était hors de lui-même par l’excès de sa passion. Il exprimait un sens dans chacun des mille tons de ses chants, et dans ces sens divers se trouvait contenu un monde de secrets.
Il célébra donc les secrets du mystère, au point qu’il ferma la bouche aux autres oiseaux.
« Les secrets de l’amour me sont connus, dit-elle toute la nuit je répète mes chants.
N’y a-t-il pas quelque être malheureux comme David à qui je puisse chanter de mélancoliques psaumes d’amour ?
C’est à l’imitation de mon chant que la flûte gémit... et que le luth semble faire entendre des plaintes
Je mets en émoi les parterres de roses aussi bien que le coeur des amants.
J’enseigne sans cesse de nouveaux mystères
à chaque instant je répète de nouveaux chants de tristesse.
Lorsque l’amour me fait violence, je fais entendre un bruit pareil à celui des vagues de la mer.
Quiconque m’écoute perd la raison...
il est dans l’ivresse, quelque empire qu’il garde ordinairement sur lui-même.
Si je suis privé pendant longtemps de la vue de ma rose chérie, je me désole et je cesse mes chants, qui dévoilent les secrets.
Lorsqu’elle répand dans le monde, au commencement du printemps, son odeur suave, je lui ouvre gaiement mon coeur, et, par son heureux horoscope, mes peines cessent...
mais le rossignol se tait lorsque sa bienaimée ne se montre pas.
Mes secrets ne sont pas connus de tout le monde...
mais la rose les sait avec certitude.
Entièrement plongé dans l’amour de la rose, je ne songe pas du tout à ma propre existence... je ne pense qu’à l’amour de la rose ;
je ne désire pour moi que la rose vermeille.
Atteindre au Simorg, c’est au-dessus de mes forces,
l’amour de la rose suffit au rossignol.
C’est pour moi qu’elle fleurit avec ses cent feuilles ; comment donc serais-je malheureux ?
La rose qui s’épanouit aujourd’hui pleine de désirs... pour moi sourit joyeusement.
Lorsqu’elle ne se montre à moi que sous le voile, je vois même évidemment qu’elle me sourit.
Le rossignol pourrait-il rester une seule nuit privé de l’amour d’un objet si charmant ? »
La huppe répondit au rossignol :
« 0 toi qui es resté en arrière,
occupé de la forme extérieure des choses
cesse de te complaire dans un attachement séducteur. L’amour du minois de la rose a enfoncé dans ton coeur bien des épines. Il a agi sur toi et il t’a dominé.
Quoique la rose soit belle, sa beauté disparaît dans une huitaine de jours.
Or l’amour d’une chose évidemment si caduque ne doit provoquer que le dégoût des gens parfaits.
Si le sourire de la rose excite tes désirs, c’est pour t’attirer jour et nuit dans le gémissement de la plainte.
Laisse donc la rose et rougis...
car elle se rit de toi à chaque nouveau printemps, et elle ne te sourit pas. »

La perruche
Vint ensuite la perruche... tenant du sucre au bec, vêtue de vert comme la pistache... et ornée d’un collier d’or.
Au prix de son éclat, l’épervier n’est qu’un moucheron, et partout la verdure est le reflet de ses plumes.
Le sucre distille de ses paroles, car elle croque du sucre dès le matin.
Ecoute quel est son langage :
« Des gens vils et des coeurs d’acier m’ont enfermée, toute charmante que je suis, dans une cage de fer.
Retenue dans cette prison, je désire avec ardeur la source de l’eau de l’immortalité gardée par Khizr.
Comme lui, je suis vêtue de vert, car je suis le Khizr des oiseaux.
Je voudrais m’abreuver à la source de cette eau, mais je n’ai pas la force de m’élever jusqu’à l’aile du Simorg ;
la source de Khizr me suffit. »
La huppe lui répond :
" Ô toi qui n’as aucune idée du bonheur ! sache que celui qui ne sait pas renoncer à sa vie n’est pas homme.
La vie t’a été donnée pour que tu puisses posséder un seul instant une digne amie.
Recherche sincèrement l’eau de la vie ;
mets-toi donc en marche, car tu n’as pas l’amande... tu n’en as que l’écorce.
Veux-tu sacrifier ta vie pour les belles vérités ?
imite les hommes dignes de ce nom, en entrant franchement dans la voie. »
Le paon
Vint ensuite le paon à la robe dorée, aux plumes de cent, que dis-je ? de cent mille couleurs. Il se montre dans tous ses atours, comme la nouvelle mariée ; chacune de ses plumes manifeste sa splendeur.
« Le peintre du monde invisible, dit-il, remit de sa main, pour me former, son pinceau aux djins.
Quoique je sois le Gabriel des oiseaux, mon sort est cependant bien moins avantageux ; car, ayant contracté amitié avec le serpent dans le paradis terrestre, j’en fus ignominieusement chassé.
On me priva du poste de confiance qui m’avait été confié, et mes pieds furent ma prison ;
mais j’ai toujours espoir qu’un guide généreux me tirera de cet obscur séjour pour me conduire à la demeure de l’éternité.
Je n’ai pas la prétention de parvenir jusqu’au roi dont tu parles, il me suffit d’arriver à son portier.
Le Simorg pourrait-il être l’objet de mon ambition, puisque je la borne à habiter le paradis terrestre ?
Je n’ai rien à faire dans le monde tant que je n’irai pas me reposer une autre fois dans le Paradis. »
La huppe lui répondit :
« Ô toi qui t’égares volontairement du vrai chemin sache que celui qui désire le palais de ce roi, bien préférable au palais dont tu parle n’a rien de mieux à faire que de s’en approcher.
C’est l’habitation de l’âme,
c’est l’éternité, objet de nos désirs, le logis du coeur, en un mot le siège de la vérité.
Le Très Haut est ce vaste océan,
le paradis des délices terrestres n’en est qu’une petite goutte.
Celui qui possède l’océan, en possède la goutte, tout ce qui n’est pas cet océan est folie.
Lorsque tu peux avoir l’océan, pourquoi irais-tu rechercher une goutte de la rosée nocturne ?
Celui qui participe aux secrets du soleil pourra-t-il s’arrêter à un atome de poussière ?
Celui qui est le tout a-t-il affaire avec la partie ?
L’âme a-t-elle besoin des membres du corps ?
Si tu es un homme parfait, considère le tout, recherche le tout, sois le tout, choisis le tout. »
Le canard
Le canard sortit plaintivement de l'eau;
il se rendit à l’assemblée des oiseaux, vêtu de sa plus belle robe, et dit :
« Personne, dans les deux mondes, n’a parlé d’une jolie créature plus pure que moi.
Je fais régulièrement, et à toute heure, l’ablution légale ; puis j’étends sur l’eau le tapis de la prière.
Qui est-ce qui se tient sur l’eau comme moi ? car c’est certainement un pouvoir merveilleux que je possède.
Je suis, parmi les oiseaux, un pénitent aux vues pures, au vêtement pur, à l’habitation toujours pure.
Rien ne me paraît profitable, si ce n’est l’eau, car ma nourriture et ma demeure sont dans l’eau.
Quelque grand que soit le chagrin que j’éprouve, je le lave tout de suite dans l’eau, que je ne quitte jamais.
Il faut que l’eau alimente toujours le ruisseau où je me tiens, car je n’aime pas la terre sèche.
Ce n’est qu’avec l’eau que j’ai affaire ; comment la quitterais-je ?
Tout ce qui vit, vit par l’eau et ne peut absolument pas s’en passer.
Comment pourrais-je traverser les vallées et voler jusqu’au Simorg ?
Comment celui qui se contente, comme moi, de la surface de l’eau, peut-il éprouver le désir de voir le Simorg ?
La huppe lui répondit :
« Ô toi qui te complais dans l’eau !
toi dont l’eau entoure la vie comme il en serait du feu !
tu t’endors mollement sur l’eau, mais une vague vient et t’emporte ;
l’eau n’est bonne que pour ceux n’ont pas le visage net.
Si tu es ainsi, tu fais bien de rechercher l’eau ;
mais combien de temps seras-tu aussi pur que l’eau, puisqu’il te faut voir le visage de tous ceux qui n’ont pas le visage net et qui viennent se baigner ?"

La perdrix
Puis la perdrix s’approcha,
contente, et marchant avec grâce ;
elle sortit de son trou , timidement et comme en état d’ivresse.
Son bec est rouge, son plumage aurore, le sang bouillonne dans ses yeux.
Tantôt elle vole avec ceinture et épée, tantôt elle tourne la tête devant l’épée.
« Je suis constamment restée dans les ruines, dit-elle, parce que j’aime beaucoup les pierreries.
L’amour des joyaux a allumé un feu dans mon coeur, et il suffit à mon bonheur.
Quand la chaleur de ce feu se manifeste, le gravier que j’ai avalé rougit comme s’il était ensanglanté ; et tu peux voir que lorsque le feu produit son effet, il donne tout de suite à la pierre la couleur du sang
Je suis restée entre la pierre et le feu dans l’inaction et la perplexité.
Ardente et passionnée, je mange du gravier, et, le coeur enflammé, je dors sur la pierre.
Ô mes amis ! ouvrez les yeux,
voyez ce que je mange et comment je dors.
Peut-on provoquer celui qui dort sur une pierre et qui mange des pierres ?
Mon coeur est blessé, dans cet état pénible, par cent chagrins, parce que mon amour pour les pierres précieuses m’attache à la montagne.
Que celui qui aime une chose autre que les joyaux sache que cette chose est transitoire ;
au contraire le règne des joyaux est un établissement éternel ;
ils tiennent par essence à la montagne ;
je connais et la montagne et la pierre précieuse.
Pour chercher le diamant, je ne quitte pas un instant ma ceinture ni mon épée, dont la lame moirée m’offre toujours des diamants, et là même je cherche.
Je n’ai encore trouvé aucune essence dont nature fût supérieure aux pierreries, ni une perle d’aussi belle eau qu’elles.
Or le chemin vers le Simorg est difficile et mon pied reste attaché aux pierres précieuses, comme s’il était enfoncé dans l’argile.
Comment arriverais je bravement auprès du Simorg la main sur la tête et le pied dans la boue ?
Je ne me détourne pas plus du diamant que le feu de sa proie ; ou je meurs, ou je trouve des pierres précieuses.
La noblesse de mon caractère doit se déployer, car celui qui ne l’a pas en partage est sans valeur".
La huppe lui répondit :
" Ô toi qui as toutes les couleurs comme les pierreries tu es un peu boiteuse et donnes des excuses boiteuses.
Le sang de ton coeur teint tes pattes et ton bec, et tu t’avilis à la recherche des joyaux.
Que sont les joyaux, sinon des pierres colorées ?
Et c’est cependant leur amour qui rend ton coeur d’acier sans couleur, elles ne seraient que de communs petits cailloux.
Or celui qui s’attache à la couleur (rang) n’a pas de poids (sang).
Celui qui possède l’odeur ne recherche pas la couleur, comme celui qui recherche le vrai joyau de la qualité foncière ne se contente pas d’une pierre."
Le humay
Le humay, à l’ombre heureuse, arriva devant l’assemblée, lui dont l’ombre crée les rois.
C’est du humay qu’est venu le nom de humayûn (fortuné), parce que cet oiseau est celui de tous qui a le plus d’ambition.
« Oiseaux de la terre et de la mer, dit-il, je ne suis pas un oiseau comme les autres oiseaux.
Une haute ambition m’a fait agir, et c’est pour la satisfaire que je me suis séparé des créatures ;
c’est ainsi que je considère comme vile ma chienne d’âme.
C’est par moi que Feridoun et Jamschid ont été grands.
Les rois sont élevés sur le pavois par l’influence de mon ombre ; mais les hommes qui ont un caractère de mendiant ne me plaisent pas.
Je donne des os à ronger à ma chienne d’âme, et je mets mon esprit en sûreté contre elle.
Comme je me borne à donner de os à mon âme, mon esprit acquiert par là un rang élevé .
Comment peut-il détourner sa tête de sa gloire, celui dont l’ombre crée les rois ?
Tout le monde cherche à s’abriter à l’ombre de ses ailes, dans l’espoir d’en obtenir quelque avantage.
Comment rechercherais-je l’amitié de l’altier Simorg, puisque j’ai la royauté à ma disposition ? »
La huppe lui répondit :
"C’est toi que l’orgueil a asservi ; cesse d’étendre ton ombre, et ne te complais plus désormais en toi-même.
En ce moment, bien loin de faire asseoir un roi sur le trône, tu es occupé, comme le chien, avec un os.
Plût à Dieu que tu ne fisses pas asseoir des Khosroës sur le trône, et que tu ne fusses pas occupé d’un os !
En supposant même que tous les rois de la terre ne sont assis sur le trône que par l’effet de ton ombre, demain cependant ils tomberont dans le malheur, et resteront pour toujours privés de leur royauté, tandis que, s’ils n’avaient pas vu ton ombre, ils n’auraient pas à rendre un compte terrible au dernier jour."
Le faucon
Le faucon arriva ensuite fièrement, et vint dévoiler le secret des mystères devant l’assemblée des oiseaux. Il fit parade de son équipement militaire et du chaperon qui couvre sa tête.
Il dit : « Moi, qui désire me reposer sur la main du roi, je ne regarde pas les autres créatures ;
je me couvre les yeux d’un chaperon, afin d’appuyer mon pied sur la main du roi.
Je suis élevé dans la plus grande étiquette, et je pratique l’abstinence comme les pénitents, afin que, lorsqu’un jour on m’amène an roi, je puisse faire exactement le service qu’on exige de moi. Pourquoi voudrais-je voir le Simorg, même en songe ?
pourquoi m’empresserais-je étourdiment d’aller auprès de lui ?
Je me contente d’être nourri de la main du roi ; sa cour me suffit dans le monde. Je ne me sens pas disposé à prendre part au voyage proposé ; je suis assez honoré par la main du roi.
Celui qui jouit de la faveur royale obtient ce qu’il désire. Or, pour me rendre agréable au roi, je n’ai qu’à prendre mon vol dans des vallées sans limites. Ainsi je n’ai pas d’autre désir que de passer joyeusement ma vie dans cette situation, tantôt auprès du roi, tantôt allant à la chasse d’après son ordre. »
La huppe lui dit :
« ô toi qui es sensible aux choses extérieures sans t’occuper des qualités essentielles, et qui es resté attaché à la forme ! saches que si le roi avait un égal dans son royaume, une telle royauté ne lui conviendrait pas.
Le Simorg est l’être à qui la royauté convient, parce qu’il est unique en puissance.
Celui-là n’est pas roi qui fait follement sa volonté dans un pays ; mais le roi est celui qui n’a pas d’égal, qui est fidèle et conciliant.
Si le roi du monde est souvent équitable, il se livre cependant quelquefois à l’injustice. Plus on est proche de lui plus on est sans doute dans une position délicate ; on craint toujours de déplaire au roi ; la vie même est souvent en danger.
Le roi du monde peut être comparé au feu ; éloigne-toi de lui, cela vaut mieux que d’en approcher. Il est bon de vivre loin des rois, ô toi qui as vécu auprès d’eux ! sache-le bien. »
Le héron
Le héron vint ensuite en toute hâte, et il parla ainsi aux oiseaux sur sa position :
" Ma charmante demeure est auprès de la mer, là où personne n’entend mon chant.
Je suis si inoffensif, que qui que ce soit ne se plaint de moi dans le monde.
Je siège soucieux sur le bord de la mer, triste et mélancolique.
J’ensanglante mon coeur par le désir de l’eau ... que puis-je devenir si elle me manque ?
Mais, comme je ne fais pas partie des habitants de la mer, je meurs, les lèvres sèches, sur son bord.
Quoique l’Océan soit très agité, et que ses vagues viennent jusqu’à moi, je ne puis en avaler une goutte.
Si l’Océan perdait une seule goutte d’eau, mon coeur brûlerait de dépit.
A une créature comme moi, l’amour de l’Océan suffit ; cette passion suffit à mon cerveau.
Je ne suis actuellement en souci que de l’Océan ; je n’ai pas la force d’aller trouver le Simorg ; je demande grâce.
Celui qui ne recherche qu’une goutte d’eau pourra-t-il s’unir au Simorg ? »
« Ô toi qui ne connais pas l’Océan ! lui répondit la huppe, sache qu’il est plein de crocodiles et d’animaux dangereux,
que tantôt son eau est amère, tantôt saumâtre, tantôt calme, tantôt agitée.
C’est une chose changeante et non stable ; quelquefois en flux et quelquefois en reflux. Bien de grands personnages ont préparé un petit navire pour aller sur cet Océan, et sont tombés dans l’abîme, où ils ont péri.
Le plongeur qui y pénètre n’y trouve que de l’affliction pour son âme, et, si quelqu’un touche un instant le fond de l’Océan, il reparaît bientôt mort sur sa surface, comme l’herbe.
D’un tel élément, qui est dépourvu de fidélité, personne ne doit espérer d’affection.
Si tu ne t’éloignes pas tout à fait de l’Océan, il finira par te submerger.
Il s’agite lui-même par amour pour son ami ; tantôt il roule ses flots, tantôt il fait entendre du bruit.
Puisqu’il ne peut trouver pour lui-même ce qu’il désire, tu ne trouveras pas non plus en lui le repos de ton coeur.
L’Océan n’est qu’un petit ruisseau qui prend sa source dans le chemin qui conduit à l’ami ;
comment t’en contenterais-tu donc et te priverais-tu de voir sa face ? »

Le hibou
Le hibou vint ensuite d’un air effaré et dit :
« J’ai pour ma demeure une maison délabrée. Je suis faible je suis né dans les ruines, et je m’y plais ; mais non pour boire du vin.
J’ai bien trouvé des centaines de lieux habités ; mais les uns sont dans le trouble, les autres dans la haine.
Celui qui veut vivre en paix doit aller, comme l’ivrogne, parmi les ruines.
Si je réside tristement au milieu des ruines, c’est parce que c’est là que sont cachés mes trésors...
L’amour de ces trésors m’a ainsi conduit dans les ruines, car ce n’est qu’au milieu d’elles qu’ils existent.
Là je cache à tout le monde ma sollicitude, dans l’espoir de trouver le trésor, celui qui ne soit pas défendu par un talisman.
Si mon pied rencontrait un tel trésor, mon esprit désireux serait libre.
Je crois bien que l’amour envers le Simorg n’est pas aussi fabuleux, car il n’est pas ressenti des insensés comme moi ; mais je suis loin de me tenir ferme dans l’amour, je n’aime que mes trésors et mes ruines. »
La huppe lui dit :
« Ô toi qui es ivre de l’amour des richesses ! supposons que tu parviennes à trouver Le trésor ; eh bien ! tu mourras sur ce trésor, et ta vie se sera ainsi écoulée sans avoir atteint le but élevé qu’on doit tous se proposer.
L’amour de l’or est le propre des mécréants. Celui qui fait de l’or une idole est un autre "fou".
Adorer l’or, c’est de l’infidélité ; ne serais-tu pas par hasard de la famille de l’Israélite qui fabriqua le veau d’or ?.
Tout coeur qui est gâté par l’amour de l’or ou de l’idole aura la physionomie altérée, comme une monnaie fausse, au jour de la résurrection. »

La bergeronette
Vint ensuite la bergeronnette, le corps faible et coeur tendre, agitée comme la flamme de la tête au pieds.
« Je suis, dit-elle, stupéfaite, abattue, sans vigueur, sans force, sans moyens d’existence.
Je suis frêle comme un cheveu, je n’ai personne pour me secourir, et, dans ma faiblesse, je n’ai pas la force d’une fourmi.
Je n’ai ni duvet, ni plumes, rien enfin.
Comment parvenir auprès du noble Simorg ?
Comment un faible oiseau comme moi pourrait-il arriver auprès de lui ?
La bergeronnette le pourrait-elle jamais ?
Il ne manque pas de gens dans monde qui recherchent cette union ; mais convient-elle un être tel que moi ?
Je sens que je ne puis parvenir à cette union, et ainsi je ne veux pas pour une chose impossible faire un pénible voyage.
Si je me dirigeais vers la cour du Simorg, je mourrais ou je serais brûlée en route.
Puisque je ne me sens pas propre à l’entreprise que tu proposes je me contenterai de chercher ici mon Joseph dans le puits .J’ai perdu un Joseph, mais je pourrai le trouver encore dans le monde.
Si je viens à bout de retirer mon Joseph puits, je m’envolerai avec lui du poisson à la lune. »
La huppe lui répondit
« Ô toi qui, dans ton abattement, tantôt triste, tantôt gaie, résistes à mon invitation je fais peu d’attention à tes adroits prétextes et à ton hypocrisie, bien loin d’agréer tes raisons.
Mets le pied en avant, ne souffle mot, couds-toi les lèvres.
Si tous se brûlent, tu brûleras comme les autres ; mais, puisque tu te compares métaphoriquement à Jacob, sache qu’on ne te donnera pas de Joseph : ainsi cesse d’employer la ruse. Le feu de la jalousie brûlera toujours, et le monde ne peut s’élever à l’amour de Joseph. »
Le miroir, c'est le coeur
Ensuite tous les autres oiseaux apportèrent, dans leur ignorance, une quantité d’excuses.
Chacun d’eux donna une sotte excuse ; toutefois il ne l’énonça pas dans l’intérieur de la réunion, mais sur le seuil.
Si je ne te répète pas les excuses de tous ces oiseaux, pardonne-moi, lecteur car ce serait trop long.
Chacun d’eux n’en avait qu’une mauvaise à présenter ; aussi comment de tels oiseaux pouvaient-ils embrasser dans leurs serres le Simorg ?
Celui qui préfère le Simorg à sa propre vie doit combattre vaillamment lui-même.
Quand on n’a pas trente grains dans son nid", il peut se faire qu’on ne soit pas amoureux du Simorg.
Puisque tu n’as pas un gésier propre à digérer le grain, pourrais-tu être le compagnon de jeûne du Simorg ?
Lorsque tu as à peine goûté au vin, comment en boiras-tu une grande coupe, ô paladin ?
Si tu n’as pas plus d’énergie et de force qu’un atome comment pourras-tu trouver le trésor du soleil ?
Puisque tu peux te noyer dans une goutte d’eau imperceptible comment pourras-tu aller du fond de la mer aux hauteurs célestes ? C’est bien réel et ce n’est pas une simple odeur.
Ceci n’est pas l’affaire de ceux qui n’ont pas le visage net.
Lorsque tous les oiseaux eurent compris ce dont il s’agissait, îls s’adressèrent encore à la huppe en ces termes :
« Toi qui te charges de nous conduire dans le chemin,
toi qui es le meilleur et le plus puissant des oiseaux,
sache que nous sommes tous faibles et sans force, sans duvet ni plumes, sans corps ni énergie ;
comment pourrons-nous enfin arriver au sublime Simorg ?
Notre arrivée auprès de lui serait un miracle.
Dis-nous avec qui cet être merveilleux a de l’analogie ; car sans cela des aveugles comme nous ne sauraient chercher ce mystère.
S’il y avait quelque rapport entre cet être et nous, nous éprouverions de l’inclination à aller vers lui ; mais nous voyons en lui Salomon, et nous sommes la fourmi mendiante.
Vois ce qu’il est et ce que nous sommes : comment l’insecte qui est retenu au fond du puits pourra-t-il s’élever jusqu’au grand Simorg ? La royauté sera-t-elle le partage du mendiant ? Cela pourra-t-il avoir lieu avec le peu de force que nous avons ? »
La huppe répondit :
« Ô oiseaux sans ambition !
comment un généreux amour pourrait-il surgir d’un coeur dépourvu de sensibilité ?
Cette sorte de mendicité, dans laquelle vous semblez vous complaire, est pour vous sans résultat. L’amour ne s’accorde pas avec le manque de sensibilité.
Celui qui aime les yeux ouverts marche à son but en jouant avec sa vie. Sache que quand le Simorg manifeste hors du voile sa face aussi brillante que le soleil, il produit des milliers d’ombres sur la terre ; puis il jette son regard sur ces ombres pures.
Il déploie donc son ombre dans le monde, et alors paraissent à chaque instant de nombreux oiseaux.
Les différentes espèces d’oiseaux qu’on voit dans le monde ne sont donc tous que l’ombre du Simorg. Sachez bien cela, ô ignorants !
Dès que vous le saurez, vous comprendrez exactement le rapport que vous avez avec le Simorg.
Admirez ce mystère avec intelligence, mais ne le divulguez pas.
Celui qui a acquis cette science est submergé dans l’immensité du Simorg ; mais, gardons-nous de dire qu’il est Dieu pour cela.
Si vous devenez ce que j’ai dit, vous ne serez pas Dieu, mais vous serez à jamais submergés en Dieu.
Un homme ainsi submergé est-il pour cela une transsubstantiation et ce que je dis à ce sujet peut-il être considéré comme superflu ?
Puisque vous savez de qui vous êtes l’ombre, vous devez être indifférents à vivre ou à mourir.
Si le Simorg n’eut pas voulu se manifester au-dehors, il n’aurait pas projeté son ombre ;
s’il eut voulu rester caché, jamais son ombre n’eut paru dans le monde.
Tout ce qui se manifeste par son ombre se produit ainsi visiblement.
Si tu n’as pas un oeil propre à voir le Simorg tu n’auras pas non plus un coeur brillant comme u miroir propre à le réfléchir.
Il est vrai qu’il n’y a pas d’oeil susceptible d’admirer cette beauté, ni de la comprendre ;
on ne peut aimer le Simorg comme les beauté temporelles, mais, par excès de bonté, il a fait un miroir pour s’y réfléchir.
Le miroir, c’est le coeur.
Regarde dans le coeur, et tu y verras son image. »
Anciens secrets
Lorsque tous les oiseaux eurent entendu ce discours, ils découvrirent les anciens secrets ( les mémoires méconnues qu’ils portaient).
Ils reconnurent leur rapport avec le Simorg,
et nécessairement éprouvèrent le désir de faire le voyage que la huppe leur proposait.
Toutefois ce discours même les fit reculer de se mettre en route ;
ils éprouvèrent tous la même inquiétude, et l’exprimèrent pareillement.
Ils dirent donc à la huppe :
« Ô toi qui es notre guide dans cette affaire ! veux-tu que nous abandonnions, pour aborder ce chemin, la vie tranquille dont nous jouissons ?...
puisque de faibles oiseaux comme nous ne peuvent se flatter de trouver le vrai chemin pour arriver au lieu sublime où demeure le Simorg. »
La huppe répondit alors, en sa qualité de guide :
« Celui qui aime ne songe pas à sa propre vie ;
si l’on aime véritablement, il faut renoncer à la vie, qu’on soit abstinent ou libertin.
Puisque ton esprit n’est pas d’accord avec ton âme, sacrifie celle-ci, et tu parviendras au but de ton voyage.
Si cette âme t’intercepte le chemin, écarte-la ; puis jette tes regards en avant et contemple.
Si l’on te demande de renoncer à la foi,
si l’on veut que tu renonces à la vie, renonce à l’une et à l’autre ;
laisse foi et sacrifie ta vie.
Un ignorant des choses spirituelles aura beau dire qu’il est faux que l’amour soit préférable soit à l’infidélité, soit à la foi, en disant : Quel rapport y a-t-il entre la foi, l’infidélité et l’amour ?
Les amants font-ils attention à leur vie ?
L’amant met le feu à toute espèce de moisson ;
il enfonce la scie à son cou, et il se perce le corps.
A l’amour il faut la douleur et le sang de mon coeur ; l’amour aime les choses difficiles.
« Ô échanson ! remplis ma coupe du sang de mon coeur et, s’il n’y en a plus, donne-moi la lie qui reste.
L’amour est une peine cruelle qui dévore tout.
Tantôt il déchire le voile de l’âme,
tantôt il le recoud.
Un atome d’amour est préférable à tout ce qui existe entre les horizons et un atome de ses peines vaut mieux que l’amour heureux de tous les amants.
L’amour est la moelle des êtres ; mais il n’existe pas sans douleur réelle.
Quiconque a le pied ferme dans l’amour renonce à la fois à la religion et à l’incrédulité.
L’amour t’ouvrira la porte de la pauvreté spirituelle, et la pauvreté te montrera le chemin de l’incrédulité.
Quand il ne te restera plus ni incrédulité, ni religion, ton corps et ton âme disparaîtront ;
tu seras digne de ces mystères... il faut, en effet, être tel pour pénétrer.
Avance donc sans crainte ton pied dans cette voie comme les hommes spirituels, et renonce, sans balancer, à la foi et à l’infidélité.
N’hésite pas, retire tes mains de l’enfance,
aies plutôt pour cette chose l’ardeur des braves ;
cent vicissitudes tomberaient inopinément sur toi, que tu n’aurais pas de crainte à éprouver si elles avaient lieu dans la voie dont il s’agit. »
Mise en route
Lorsque tous les oiseaux eurent entendu cette histoire ils se décidèrent à renoncer eux aussi à la vie.
La pensée du Simorg enleva le repos de leur coeur ; son unique amour remplit le coeur des cent mille oiseaux.
Ils firent le projet de se mettre en route, projet louable, pour lequel ils se préparèrent promptement.
Tous dirent : « Actuellement il faut nous procurer avec notre argent un guide pour nouer et dénouer.
Il nous faut un conducteur pour notre route, parce qu’on ne peut agir d’après ses propres idées.
Il faut un excellent administrateur en un tel chemin dans l’espoir qu’il puisse nous sauver de cette mer profonde.
Nous obéirons de coeur à ce guide ; nous ferons ce qu’il dira, bon ou mauvais, pour qu’à la fin notre boule tombe, loin de cette place de vanterie, dans le maillet du Caucase.
L’atome joindra ainsi le majestueux soleil ; l’ombre du Simorg tombera sur nous. »
A la fin les oiseaux dirent :
" Puisque nous n’avons pas de chef reconnu tirons au sort, c’est la meilleure manière. Celui sur qui tombera le sort sera notre chef ; il sera grand parmi les petits. »
Lorsque ce tirage au sort fut résolu, le coeur des oiseaux impatients reprit de la tranquillité.
En effet, quand la chose fut décidée, l’effervescence se calma, et tous les oiseaux restèrent silencieux.
Ils tirèrent donc au sort d’une manière régulière, et le sort tomba sur la huppe aimante.
Tous l’acceptèrent pour guide et résolurent de lui obéir, jusqu’à exposer leur vie, quelque chose qu’elle commandât.
Tous dirent alors d’un commun accord :
« La huppe est désormais notre chef, notre guide et notre conducteur dans cette voie.
Nous recevrons ses ordres, et nous lui obéirons ;
nous n’épargnerons, pour lui être agréables, ni notre âme, ni notre corps. »
Lorsque la huppe entreprenante arriva après sa nomination, on mit la couronne sur sa tête.
Cent mille oiseaux accoururent dans le chemin ; ils étaient en si grand nombre qu’ils cachaient la lune et le poisson.
Lorsqu’ils aperçurent, du chemin, l’entrée de la première vallée, ils s’envolèrent de frayeur jusqu’à la lune.
La terreur de ce chemin s’empara de leur âme, un feu ardent s’empara de leur coeur.
Ils soulevèrent tous à l’envi leurs plumes, leurs ailes, leurs pattes, leur tête.
Tous, dans leur intention pure, renoncèrent à la vie ; en effet, leur tâche était lourde et le chemin long.
C’était un chemin où l’on ne pouvait avancer et où, chose étonnante ! il n’y avait ni bien ni mal.
Le silence et la tranquillité y régnaient ; il n’y avait ni augmentation, ni diminution.
Cependant un des oiseaux demanda à la huppe :
« Pourquoi ce chemin est-il désert ? »
La huppe lui répondit :
« C’est à cause du respect qu’inspire le roi, à la demeure duquel il conduit. »
Esprit libre
Tous les oiseaux par la terreur et la crainte de la route eurent leurs plumes et leurs ailes pleines de sang, et poussèrent des gémissements.
Ils virent un chemin sans terme...
ils éprouvèrent la peine de l’amour, et ils n’y virent pas de remède.
Le vent du détachement des choses terrestres soufflait tellement en ce lieu que le ciel en avait sa voûte brisée.
Sur ce chemin désert, où le paon du firmament ne sert de rien, comment un oiseau (hormis la huppe) pourrait-il rester un seul instant ?
Aussi les oiseaux, dans la crainte que la vue du chemin leur faisait éprouver, entourèrent-ils, réunis en un même endroit, la huppe, et hors d’eux-mêmes, devenus tous ses disciples (tâlib) pour la voie spirituelle, ils lui dirent :
« Ô toi qui connais ce chemin ! nous n’ignorons pas qu’on ne peut se présenter devant le roi que d’une manière très respectueuse.
Mais toi, qui as souvent été en présence de Salomon, et qui t’es assise sur le tapis royal, tu connais tous les usages de l’étiquette,
tu sais où il y a incertitude et où il y a assurance.
Tu as vu aussi les montées et les descentes de cette route, et tu as volé bien des fois autour du monde.
Puisque, au moyen de notre argent, tu es aujourd’hui notre imam pour lier et délier, nous voudrions te voir monter ici sur le minbar (chaire).
Instruis nous, nous qui sommes ta troupe, au sujet du chemin sur lequel nous allons nous engager.
Explique-nous aussi les usages et le cérémonial usités chez les rois ; car nous ne voulons pas nous conduire follement dans cette aventure. Nous trouvons tous des difficultés dans nos esprits et il faut pour ce chemin un esprit libre de soucis.
En t’interrogeant sur les difficultés qui se présentent à nos pensées, nous voulons effacer les doutes de nos esprits.
Dénoue donc dès à présent ces difficultés, afin que nous nous mettions volontiers en route, car nous savons que nous ne pouvons voir clair sur ce long chemin,si nous manquons de tous les renseignements nécessaires.
Lorsque notre esprit sera débarrassé de toute angoisse notre corps se mettra en route, et nous irons poser ensuite notre tête sur le seuil sacré, sans esprit ni corps. »
Alors la huppe se disposa à parler aux oiseaux.
Pour cela, elle s’assit sur un trône avant de commencer son discours.
Quand les oiseaux la virent sur son trône avec sa couronne, ils furent charmés.
Devant elle plus de mille individus de l’armée des oiseaux se formèrent en rangs.
Le rossignol et la tourterelle vinrent ensemble s’adresser à elle.
Comme ils vinrent pour dire la même chose, ils étaient comme deux lecteurs à la douce voix.
Tous les deux firent alors entendre leur chant à tel point que le monde entier en eut connaissance.
Tous ceux qui l’entendirent perdirent le repos, ainsi que le sentiment.
Un état extraordinaire eut lieu pour chacun d’eux ; nul n’était ni dans son assiette, ni hors de lui.
Ensuite la huppe fit son allocution, et souleva par là le voile de la face du Mystère.

Obéissance

Cependant un oiseau interrogea la huppe en ces termes :
« Ô toi qui te mets à notre tête dis-nous en quoi tu as sur nous la prééminence ?
Puisque tu es en réalité comme nous, et nous comme toi, d’où vient la différence qu’il y a entre nous ?
Quelle faute avons-nous commise dans notre âme ou dans notre corps, pour que tu sois d’une catégorie pure, et nous d’une catégorie impure ? »

La huppe répondit :
« Sache, ô oiseau ! que Salomon m’aperçut par hasard une fois, et que le bonheur que j’ai en partage ne fut le résultat ni de l’or, ni de l’argent, mais de cette heureuse rencontre.
Comment, en effet, une créature aurait-elle un si grand avantage par l’obéissance seule ? car c’est en vain que Satan obéit.
Toutefois, si quelqu’un disait qu’il faut rejeter l’obéissance, que la malédiction pleuve sur lui pour toujours !
Ne néglige donc jamais l’obéissance, mais ne mets aucun prix à cette obéissance.
Passe ta vie dans l’obéissance, et alors tu obtiendras un regard du véritable Salomon.
Si tu en es agréé, tu seras plus encore que ce que je pourrais dire.
Courage
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô protectrice de l’armée de Salomon ! Moi je suis impuissant à entreprendre ce voyage.
Je suis faible et sans force, je ne pourrai aborder un tel chemin.
Il y a une longue vallée à parcourir, et le chemin est difficile ;
Je mourrai à la première station.
On trouve beaucoup de volcans et de dangers sur la route ; aussi ne convient-il pas à tout le monde de s’engager dans une telle entreprise.
Là des milliers de têtes roulent comme des boules de mil, car il en a péri beaucoup de ceux qui on été à la recherche du Simorg.
Des milliers d’intelligences ont reconnu leur néant... et, si elles ne l’ont pas fait, elle y ont été contraintes.
Dans un tel chemin, où les hommes les plus sincères ont caché par crainte leur tête sous un linceul, que deviendrai-je, moi, malheureux, si ce n’est de la poussière ?
car si j’entreprenais un tel voyage mourrais dans les gémissements. »

« Ô toi qui es si abattu ! lui répond la huppe, pourquoi ton coeur est-il ainsi serré à ce sujet ?
Puisque tu as peu de valeur dans ce monde, que tu sois jeune et vaillant, vieux et faible, c’est la même chose !
Le monde est comparable à un tas d’ordure ; les créatures y périssent à chaque porte.
Des milliers de personnes, comme le ver à soie qui jaunit, périssent au milieu des pleurs et de l’affliction chaque jours.
Il vaut mieux perdre misérablement la vie dans la recherche que je propose, que de languir désolé dans l’infamie.
Si nous ne réussissons pas dans cette recherche et que nous mourions de douleur, eh bien tant pis.
Comme les fautes sont nombreuses dans le monde, il est bon d’en éviter une nouvelle.
L’amour a beau être considéré par quelques-uns comme une folie, il vaut mieux cependant s’y livrer que de balayer et de poser des ventouses.
Des milliers de créatures sont astucieusement occupées à la poursuite du cadavre de ce monde.
En supposant même que la chose se fasse sans astuce, n’y prends aucune part, et mon chagrin sera moindre.
Quand feras-tu de ton coeur un océan d’amour ? si tu te livres et participes à ce commerce, surtout avec astuce ?
Certains diront que le désir des choses spirituelles est de la présomption, et qu’on ne saurait parvenir là où n’est parvenu personne.
Mais ne vaut-il pas mieux que je sacrifie ma vie dans l’orgueil de ce désir plutôt que d’attacher mon coeur à une boutique ?
J’ai tout vu et tout entendu, et rien n’a ébranlé ma résolution.
J’ai eu longtemps affaire avec les hommes, et j’ai vu combien il y en a peu qui soient vraiment détachés des richesses .
Tant que nous ne mourrons pas nous-mêmes et que nous ne serons pas indifférents aux créatures, notre âme ne sera pas libre.
Un mort vaut mieux que celui qui n’est pas entièrement mort aux créatures de ce monde, car il ne peut être admis derrière le rideau.
Le mahram de ce rideau doit avoir une âme intelligente.
Quand on prend part à la vie extérieure, on n’est pas homme de la vie spirituelle.
Mets-y le pied si tu es un homme d’action, et retire à la fin tes mains des ruses féminines.
Sache sûrement que si même cette recherche était impie, c’est cependant ce qu’il faut faire, et la chose n’est pas facile. Le fruit est sans feuilles sur l’arbre de l’amour.
Dis à celui qui a des feuilles renoncer. »
Lorsque l’amour s’est emparé d’une personne, il enlève le coeur.
L’amour plonge l’homme dans le sang il le jette, la tête en bas, en dehors du rideau.
Il ne le laisse pas tranquille un seul instant avec lui-même ; il le tue, et demande encore le prix du sang.
L’eau qu’il lui donne à boire, ce sont des larmes ;
le pain qu’il lui donne à manger a pour levain du sang.
Mais si à cause de sa faiblesse il est plus débile que la fourmi,
l’amour lui prête à chaque instant de la force.
Lorsque l’homme est tombé, dans l’océan du danger, comment pourra-t-il manger une bouchée de pain s’il manque de courage ?
Repentir
Un troisième oiseau dit à la huppe :
« Je suis couvert de fautes, ainsi, comment me mettre en route ?
La mouche, qui est toute souillée, sera-t-elle digne du Simorg au Caucase ?
Celui qui, entraîné par le péché, détourne la tête de la voie spirituelle, comment pourra-t-il approcher du roi ? »
La huppe répondit :
" Ô insouciant oiseau ne désespère pas ; demande la grâce et la faveur éternelle.
Si tu jettes si facilement ton bouclier loin de toi, ô ignorant ! ton affaire sera difficile.
Si ton repentir n’était pas accepté, la chute qui y donne lieu serait-elle utile ?
Lorsque tu as péché, la porte du repentir reste ouverte.
Fais donc pénitence, car cette porte ne sera pas fermée pour toi.
Pourvu que tu entres avec sincérité dans ce chemin, la victoire te sera facile.
Paresse
Un autre oiseau dit à la huppe :
« je suis efféminé de caractère et je ne sais que sauter d’une branche à l’autre.
Tantôt je suis libertin, tantôt abstinent ;
d’autres fois je suis ivre ;
tantôt j’existe et n’existe pas ;
tantôt je n’existe pas et j’existe ;
tantôt mon âme concupiscente me porte à aller dans les tavernes,
tantôt mon esprit m’engage à me livrer à la prière.
Quelquefois le diable me détourne malgré moi de la route spirituelle, d’autres fois les anges m’y font rentrer.
Ainsi, aussi stupéfait que je suis entre ces deux attractions, que puis-je faire dans le puits et dans la prison où je gémis comme Joseph ? »
La huppe répondit :
« Ceci arrive à tout le monde ; car il y a peu de gens qui possèdent des qualités identiques. Si tous étaient purs originairement, Dieu aurait-il dû envoyer ses prophètes ?
En t’attachant à l’obéissance, tu arriveras aisément au bonheur.
Jusqu’à ce que ta vie s’élève comme une montagne, elle ne donnera à ton corps ni repos ni bonheur.
Ô toi qui résides dans les étuves de la paresse, et qui es cependant plein de désirs tes larmes de sang dévoilent les secrets de ton coeur, tandis que sa rouille annonce la satiété rapide du bien-être.
Et lorsque tu nourris toujours ta chienne d’âme, ton naturel est pis que celui de l’impuissant hermaphrodite.

Excuses d'un cinquième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe : « Je suis mon propre ennemi ; comment m’aventurer dans ce chemin, puisque j’ai avec moi le voleur qui doit m’arrêter ?
Mon âme concupiscente, mon âme de chien ne veut pas se soumettre ; je ne sais même pas comment sauver mon âme spirituelle. Je reconnais bien le loup dans le champ ; mais cette chienne d’âme, belle en apparence, ne m’est pas encore bien connue.
Je suis dans la stupéfaction à cause de cette âme infidèle, car je voudrais savoir si elle pourrait m’être enfin connue. »
La huppe répondit :
« Ô toi qui es comme un chien toujours errant !
toi qui es foulé aux pieds comme la terre !
ton âme est à la fois louche et borgne.
Elle est vile comme un chien, paresseuse et infidèle.
Si un homme faux s’empare de toi, c’est qu’il est ébloui par le faux éclat de ton âme.
Il n’est pas bon que cette chienne d’âme soit choyée et qu’elle s’engraisse artificieusement.
Dans le commencement de la vie tout a été inutilité, enfantillage, faiblesse et insouciance.
Au milieu de la vie tout a été singularité et démence de jeunesse.
A la fin, lorsque la vieillesse s’empare de nous, l’âme devient languissante et le corps débile.
Avec une telle vie disposée par la folie, comment l’âme pourra-t-elle s’orner des qualités spirituelles ?
Nous vivons dans l’insouciance depuis le commencement jusqu’à la fin, aussi le résultat que nous obtenons est-il nul. Et l’homme finit souvent par obéir à l’âme concupiscente qui asservit tant de gens.
Des milliers de coeurs sont morts de chagrin, et cette chienne d’âme infidèle ne meurt jamais. »
Excuses d'un sixième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Le diable excite mon orgueil pour m’empêcher de prendre un guide au moment où je voudrais entrer dans ce chemin.
Comme je ne puis le surmonter par force, le trouble a lieu dans mon coeur par suite de sa tromperie.
Comment pourrai-je me sauver d’Eblis [1] et être vivifié par le vin du sens spirituel ? »

La huppe répondit :
« Tant que cette âme concupiscente sera devant toi, le diable fuira-t-il loin de toi ?
Il emploie ses agaceries pour te tromper.
Chacun de tes désirs devient un démon pour toi : bien plus, si tu te livres à un seul de tes désirs, cent diables surgiront en toi.
Le monde, qu’on peut comparer au chauffoir des bains et à une prison, est, en réalité, le domaine du diable.
Retires-en donc ta main, pour n’avoir rien à démêler avec son maître.
Excuses d'un septième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
"J’aime l’or : l’amour de l’or est en moi comme l’amande dans sa pellicule.
Tant que je n’aurai pas de l’or dans ma main comme j’aurais une rose, je ne pourrai m’épanouir délicieusement comme cette fleur.
L’amour du monde et de l’or du monde m’a rempli de vains désirs et m’a privé de l’intelligence des choses spirituelles."
La huppe répondit :
« Ô toi qui es dans l’ébahissement par l’effet d’une forme extérieure !
toi dont le coeur ne vit jamais l’aurore de la valeur réelle des choses !
apprends que tu n’as pas cessé d’être nyctalope, et que tu es resté, comme la fourmi, étreint par une vaine apparence.
Attache-toi au sens des choses
et ne t’inquiète pas de la forme ;
le sens est l’essentiel, la forme n’est qu’embarras.
Sans la couleur, l’or ne serait qu’un métal ordinaire ;
cependant tu es séduit par sa couleur comme l’enfant.
S’il te détourne de Dieu, il est pour toi une idole.
Ah ! rejette-la loin de toi ; suis mon avis.
Si personne ne tire avantage de ton or,
toi non plus tu n’en profiteras pas.
Au contraire, si tu donnes une obole de ton or à un malheureux,
vous en tirez tous les deux du profit.
(...). Au moyen de l’or, tu es l’ami des hommes ;
mais si ton épaule est marquée, c’est à cause de l’or.
Chaque nouveau mois, il te faut donner le prix de ta boutique, et ce prix c’est ta propre âme.
Mais ton âme précieuse et ta vie chérie te quittent avant que tu puisses gagner une seule obole dans cette boutique.
Tu as tout donné, les choses mêmes auxquelles ton coeur était le plus attaché, pour n’avoir rien.
Mais j’espère que la fortune te tendra une échelle sous la potence.
Il ne faut pas que la religion fasse périr absolument pour toi les choses du monde,
quoique le monde et la religion ne s’accordent guère.
Tu cherches le repos par le travail,
et tu te plains lorsque tu ne le trouves pas.
Dépense de tous côtés ce que tu possèdes,
car tu n’acquerras le bonheur qu’en proportion de ta générosité.
Il faut laisser tout ce qui existe,
il faut même renoncer à la vie.
Si tu ne peux renoncer à la vie, tu peux bien encore moins renoncer à la richesse, aux honneurs ; à ceci, à cela.
N’aurais-tu qu’une couverture grossière pour te coucher,
que ce serait encore une barrière qui t’empêcherait d’entrer dans la voie spirituelle.
Ô toi qui connais la vérité !
brûle cette couverture.
Jusque's à quand agiras-tu avec duplicité envers Dieu ?.
Si tu n’oses brûler aujourd’hui cette couverture, comment pourras-tu demain te débarrasser du vaste linceul de la mort ? »

Excuses d'un huitième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Mon coeur est embrasé par le plaisir, car le lieu de ma résidence est un endroit charmant.
Je demeure, en effet, dans un palais doré et agréable que tout le monde admire.
J’y trouve un monde de contentement ; comment pourrai-je en retirer mon coeur ?
Je suis dans ce palais élevé comme le roi des oiseaux ; comment irai-je m’exposer aux fatigues dans les vallées dont tu me parles ?
Dois-je renoncer à ma royauté et quitter le siège de mon palais ?
Aucun homme raisonnable n’abandonnerait le jardin d’Irem pour entreprendre un voyage pénible et difficile. »

La huppe lui répondit :
« Ô toi qui es sans ambition et sans énergie ! tu n’es pas un chien ; pourquoi vouloir t’occuper à chauffer les bains ?
Ce bas monde tout entier n’est qu’un chauffoir de bains, et ton château en fait partie.
Quand même ton château serait pour toi, l’éternité et le paradis, avec la mort te viendrait néanmoins la prison de la peine.
Si la mort n’exerçait pas son empire sur les créatures, il te conviendrait seulement alors de rester dans ta demeure.»
Excuses d'un neuvième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô éminent oiseau !
l’amour d’un objet charmant m’a rendu esclave ;
cette affection s’est emparée de moi, elle m’a enlevé la raison et m’a dominé complètement.
L’image de cette face chérie est comme un voleur de grand chemin ;
elle a mis le feu à la moisson de ma vie.
Loin de cette idole, je n’ai pas un instant de repos.
Je me croirais infidèle si je me décidais à vivre sans elle.
Comment, moi désolé, dont le coeur est enflammé par la passion, pourrais-je me mettre en route ?
On a tout d’abord à franchir une vallée où il faut supporter cent épreuves.
Comment pourrais-je me priver de voir, même pendant quelque temps, la joue de cette face de lune pour chercher la route que tu m’indiques ?
Ma peine ne saurait être calmée par la main du remède.
Mon amour est au-dessus de la foi et de l’infidélité.
Ma piété ou mon impiété dépend de mon amour ;
Le feu qui est dans mon cour provient de son amour.
A défaut de confident pour mon amour, j’ai mon chagrin, qui me suffit.
Cet amour m’a jeté dans la poussière et dans le sang ;
les boucles de cheveux de son objet m’ont fait sortir de ma retraite.
Mon faible est tel à son égard que je ne puis rester un instant sans le voir.
Je suis la poussière de son chemin, et, souillé de sang, que puis-je faire ?
Voilà quel est en ce moment l’état de mon coeur ; que puis-je donc faire ? »

"Ô toi qui es resté attaché à ce qui est visible ! répond la huppe,
et qui es resté, de la tête aux pieds, dans le trouble qui en est la suite,
sache que l’amour des choses extérieures est autre que l’amour contemplatif du Créateur invisible.
L’amour charnel est un jeu qui t’assimile aux animaux.
L’amour qu’inspire une beauté passagère ne peut être que passager.
Tu donnes le nom de lune sans décroissance à un corps extérieur composé d’humeur et de sang.
Il est une beauté qui ne décroît pas, et c’est une impiété que de la méconnaître.
Y a-t-il rien de plus laid au monde qu’un corps qui n’est composé que d’humeur et de sang ?
Peux-tu, de bonne foi, estimer un objet dont la beauté n’est qu’humeur et sang ?
Tu as longtemps erré, auprès de la forme extérieure, à la recherche de l’imperfection.
La vraie beauté est cachée, cherche-la donc dans le monde invisible.
Si le voile qui dérobe à nos yeux ces mystères venait à tomber, il ne resterait ni habitant ni habitation dans le monde ; car toutes les formes visibles seraient anéanties, et tout ce qui paraît excellent serait avili.
Cet amour pour les choses extérieures, auquel tu te livres dans tes vues étroites, rend les uns ennemis des autres.
Mais l’amour des choses invisibles, c’est l’amour sans souillure.
Si ce n’est pas ce pur amour qui occupe ton esprit, le repentir te saisira bientôt ! »
Excuses d'un dixième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Je crains la mort ; or cette vallée est lointaine, et je suis dépourvu du moindre viatique.
J’ai une telle appréhension de la mort, que je perdrai la vie à la première station.
Quand bien même je serais un émir puissant, lorsque l’heure de ma mort (ijul) arrivera, je n’en devrai pas moins tristement mourir.
Celui qui voudrait repousser la mort l’épée à la main aurait la main brisée comme un calame : car, hélas de la force qui se produit par la main et par l’épée il ne résulte que douleur. »
La huppe répondit à cet oiseau :
« Ô toi qui es faible et impuissant !
veux-tu rester une simple charpente formée de quelques os munis de moelle ?
Ne sais-tu pas que la vie, longue ou courte, ne se compose que de quelques respirations ?
Ne comprends-tu pas que quiconque naît meurt, qu’il va en terre et que le vent disperse les éléments qui constituaient son corps ?
Tu as été nourri pour mourir,
tu as été apporté (en ce monde) pour en être emporté.
Le ciel est comme un plat dessus et qui dessous est submergé chaque soir dans le sang par l’effet du crépuscule.
On dirait que le soleil, armé d’un sabre, est chargé de trancher toutes les têtes qui sont sous ce plat.
Que tu sois pur ou impur, tu n’es qu’une goutte d’eau pétrie avec de la terre.
Comment voudrais-tu disputer à l’Océan cette goutte d’eau qui n’est absolument que douleur ?
Quand même pendant toute la vie tu aurais commandé dans le monde, tu rendras ton âme dans l’affliction et les gémissements. »
Excuses d'un onzième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô toi dont la foi est sincère !
je n’ai pas un souffle de bonne volonté.
J’ai passé toute ma vie dans le chagrin, désireux de la boule du monde.
Il y a une telle tristesse dans mon coeur plein de sang, qu’il en est sans cesse dans le deuil.
J’ai toujours été dans la stupéfaction et l’impuissance, et, quand j’ai été content, j’ai été incrédule.
Par suite de tout ce chagrin, je suis devenu derviche, et je suis dans l’hésitation lorsque j’entre dans la voie spirituelle.
Si je n’étais pas aussi triste, mon coeur serait charmé de ce voyage ;
mais comme mon coeur est plein de sang, que ferai-je ?
Je t’ai exposé mon état, que dois-je faire actuellement ? »
La huppe répondit
« Ô toi que l’orgueil a rendu insensé !,
toi qui es entièrement plongé dans la folie,
tu as beau t’agiter,
l’insouciance pour les choses spirituelles et l’amour du monde passent en un moment.
Puisque le monde passe,
passe toi-même au-delà,
abandonne-le
et ne le regarde seulement pas ;
car quiconque attache son cœur à ce qui est passager ne participe pas à la vraie vie "

Excuses d'un douzième oiseau : Obéissance
Un autre oiseau dit à la huppe :« ô toi qui es notre guide ! qu’en résultera-t-il si je me rends à tes ordres ?
Je n’accepte pas de plein gré la peine que cette affaire comporte, mais j’attends que tu exprimes ta volonté.
J’obéirai passivement lorsque tu commanderas, et si je détourne ma tête de tes ordres, je payerai l’amende. »
La huppe répondit :
« Tu as raison en parlant ainsi ; on ne peut attendre une plus grande perfection des créatures.
Mais comment resteras-tu maître de toi-même, si tu te portes passionnément vers un objet ?
Au contraire, tu es ton maître lorsque tu obéis volontairement.
Celui qui se soumet à l’obéissance est délivré des déceptions ;
il échappe aisément à toutes les difficultés.
Une heure du service de Dieu en conformité de la loi positive est préférable à une vie entière passée d’une manière indépendante dans ce même service.
Celui qui se soumet à beaucoup de peine sans avoir reçu l’ordre est comme le chien abject de la rue qui se donne bien du mal et qui n’en retire aucun profit, si ce n’est de mauvais traitements, lorsqu’il n’a pas obéi.
Mais celui qui pour obéir supporte un instant la peine en est complètement récompensé.
Est-ce obéir que d’esquiver l’obéissance ?
Si tu es serviteur (de Dieu), ne t’éloigne pas de l’obéissance. »

Excuses d'un treizième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô toi dont les intentions sont pures ! dis-moi comment il faut faire pour agir sincèrement dans la voie de l’Ultime.
Puisqu’il ne m’est pas permis de me livrer à l’ardeur de mon coeur, je dépense tout ce que j’ai afin de parvenir à mon but.Ce que j’acquiers me perd et devient comme un scorpion dans mes main .
Je ne veut me contraindre par aucun lien ; j’ai rejeté toute chaîne et toute entrave.
J’agis avec franchise dans la voie spirituelle, dans l’espoir de voir la face de l’objet de ma quête. »
La huppe répondit :
« Ce chemin n’est pas ouvert à tout le monde ; il faut y avoir la droiture pour viatique.
Celui qui s’efforce de s’y engager doit le faire franchement et paisiblement.
N’attache pas ton coeur déchiré à un coeur brisé ; mais plutôt brûle entièrement ce que tu y possèdes.
Lorsque tu auras tout brûlé par tes soupirs (espoirs) enflammés, rassembles-en la cendre et assieds-toi dessus.
Quand tu auras agi de cette façon, tu seras libre de toute chose ;
si tu ne l’es pas, bois du sang jusqu’à ce que tu le sois enfin.
Tant que tu ne seras pas mort à toute chose une à une, tu ne pourras mettre le pied sur ce chemin.
Puisque tu ne peux rester qu’un court espace de temps dans la prison du monde, retire-toi de toute chose ; car au temps de la mort les choses qui t’asservissent écarteront-elles la main qui doit te frapper ?
Commence d’abord à retirer ta main de toi-même, puis entreprends d’entrer dans la voie spirituelle.
Tant que tu n’auras pas dès l’abord la sincérité en partage, tu ne pourras accomplir ce voyage »

Excuses d'un quatorzième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô toi qui es clairvoyante ! ce que tu proposes est digne d’attirer l’ambition.
Quoique je sois faible d’apparence, j’ai en réalité une noble ardeur ;
quoique je n’aie que peu de force, j’ai cependant une haute ambition spirituelle. »
La huppe répondit :
« L’aimant de ceux qui sont atteint par le processus mystique qui commence par l’ alast [2] est l’ambition spirituelle la plus haute, c’est elle qui dévoile tout ce qui existe.
Celui qui est animé par cette sublime ambition connaît aussitôt tout ce qui Est.
Quand on possède tant soit peu seulement cette noble ambition, elle nous soumet tout ...même le soleil.
Le point capital du royaume du monde, c’est l’ambition spirituelle.
Cette ambition, c’est l’aile et les plumes de l’oiseau des âmes. »
Excuses d'un quinzième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Si l’Ultimité dont nous poursuivons la trace a en partage la justice, la vérité et la fidélité, j’ai reçu aussi à ma naissance beaucoup de droiture et d’intégrité, et je n’ai jamais manqué d’équité envers personne.
Quand ces qualités se trouvent réunies en un individu, quel ne sera pas son rang dans la connaissance des choses spirituelles ? »
« La justice, lui répondit la huppe, c’est le roi du salut.
Celui qui est équitable s’est sauvé des futilités.
Il vaut bien mieux, en effet, observer l’équité que de passer sa vie entière dans les prosternations et les génuflexions du culte extérieur.
La libéralité elle-même n’est pas préférable dans les deux mondes à la justice qu’on exerce en secret.
Mais celui qui la met ouvertement en pratique sera difficilement exempt d’hypocrisie.
Quant aux hommes de la voie spirituelle, ils ne demandent à personne de leur faire justice, mais ils la tirent généreusement de leur être essentiel. »

Excuses d'un seizième oiseau
Un autre oiseau demanda à la huppe :
« Ô toi qui es notre chef ! la hardiesse est-elle permise auprès de cette majesté ?
Si quelqu’un est en possession d’une grande hardiesse, il ne ressent plus ensuite aucune crainte.
Puisque tu as la hardiesse nécessaire, parle, répands les perles du sens et dis les secrets. »

« Toute personne qui en est digne, répondit la huppe, est le mahram [3] du secret de la Divinité.
Si elle déploie de la hardiesse, c’est à bon droit, puisqu’elle a la constante intelligence des secrets de l’Ultime.
Toutefois, comment l’homme qui connaît ces secrets et qui les comprend pourrait-il les divulguer ?
A quoi bon la contrainte et la réserve quand on est guidé par le pur amour ?
Alors un peu de hardiesse est permise.
Comment le chamelier, obligé de se tenir à l’écart, pourra-t-il être le confident du roi ?
Il a beau être hardi comme les gens du secret, il n’en reste pas moins en arrière quant à la foi et à l’âme.
Comment un libertin peut-il avoir dans l’armée le courage de la hardiesse devant le roi ?
S’il y a dans le chemin spirituel un véritable derviche étranger jusque-là aux choses du ciel, le contentement qu’il éprouve lui donne une confiante hardiesse.
Celui qui est hardi par excès d’amour voit rab (le Seigneur) c’est-à-dire l’Ultime en tout, et ne fait plus la différence entre rab (Dieu) et de rob (la douceur).
Dans la folie que lui cause l’agitation de l’amour, il marchera, poussé par son ardeur même, au-dessus de l’eau.
Sa hardiesse sera alors bonne et louable, parce que cet homme, fou d’amour, est comme du feu.
Mais le salut peut-il se trouver dans le chemin du feu ?
Et pourtant peut-on dans ce cas blâmer l’insensé ?
Toi aussi lorsque la folie te viendra manifestement on ne pourra comprendre tout ce que tu diras...
Excuses d'un dix-septième oiseau

Un autre oiseau dit à la huppe :
« Tant que je serai vivant, l’amour de l’Être éternel me sera cher et agréable.
Séparé de tout, je réside loin de tout... mais je n’abandonne pas la pensée d’aimer cet Être mystérieux.
J’ai vu toutes les créatures du monde, et, bien loin de m’attacher à quelqu’une, je me suis détaché de toutes.
La folie de l’amour m’occupe seule et me suffit.
Une telle folie ne convient pas à tout le monde.
J’applique mon âme à l’amour de cet ami ; mais ma recherche est vaine.
Le temps est venu où je dois tirer une ligne sur ma vie, afin de pouvoir partager la coupe de vin de mon bien aimé.
Alors je rendrai lumineux par sa beauté l’oeil de mon coeur, et ma main touchera son cou en gage d’union. »
« Ce n’est ni par des prétentions, ni par des vanteries, répondit la huppe, qu’on peut devenir commensal du Simorg au Caucase.
N’exalte pas tant et si amplement l’amour que tu crois ressentir pour lui, car il n’est pas donné à tout le monde de le posséder. Il faut que le vent du bonheur s’élève pour écarter le voile de la face de ce mystère.
Alors le Simorg t’attirera dans sa voie... et il te fera asseoir tout seul dans son harem.
Si tu as la prétention d’aller en ce lieu sacré, n’oublie pas que ton soin principal doit être d’arriver au sens des choses spirituelles ; car ton amour pour le Simorg ne serait pour toi qu’un tourment sans réciprocité.
Il faut pour ton bonheur que le Simorg t’aime lui-même. »

Excuses d'un dix-huitième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Je crois que j’ai acquis, quant à moi, toute la perfection dont je suis capable,
et je l’ai acquise par de pénibles ascèses
Puisque j’obtiens ici le résultat que je désire, il m’est difficile de m’en aller de ce lieu.
As-tu jamais vu quelqu’un quitter un trésor pour s’en aller errer péniblement dans la montagne et dans la plaine ? »
La huppe répondit :
« Ô caractère diabolique, plein d’orgueil !
Toi qui es engoncé dans l’égoïsme et qui as du recul pour agir, tu as été séduit par ton imagination...
et tu t’es éloigné du champ de la connaissance réelle des choses
L’âme concupiscente a eu le dessus sur ton esprit ; le diable a pris possession de ton cerveau.
L’orgueil s’est emparé de toi et t’a complètement dominé.
La lumière que tu crois avoir dans la voie spirituelle n’est que du feu,
et le goût que tu as pour les choses du ciel n’est qu’imaginaire.
L’amour extatique et la pauvreté spirituelle que tu crois avoir ne sont qu’une vaine imagination
tout ce dont tu te flattes n’est autre chose qu’impossibilité.
Ne te laisse pas séduire par la lueur qui t’arrive du chemin
tant que ton âme concupiscente est avec toi, sois attentif.
Tu dois combattre un ennemi tel...l’épée à la main : comment quelqu’un pourrait-il en cette circonstance se croire en sûreté ?
Si une fausse lumière se manifeste à toi de ton âme égarée,
tu dois la considérer comme la piqûre du scorpion, pour laquelle il te faut employer du persil.
N’accepte pas la lueur de cette impure lumière ; puisque tu n’es pas le soleil, ne cherche pas à être plus que l’atome.
Que l’obscurité que tu trouveras dans le chemin où je veux t’engager ne te désespère pas,
et que la lumière que tu y rencontreras ne te donne pas la présomption d’être compagnon du soleil. Tant que tu demeureras, ô ami, dans l’orgueil de ton existence, tes lectures et tes efforts ne vaudront pas plus qu’une obole.
C’est seulement quand tu renonceras à cet orgueil que tu pourras abandonner sans regret la vie ; car, si l’orgueil de l’existence ne te subjuguait pas, tu n’éprouverais pas la douleur du néant. Mais il te faut au moins quelque peu te nourrir de l’existence ; et avec elle vient l’infidélité et l’idolâtrie.
Et cependant si tu viens un instant seulement à l’existence, les flèches du malheur t’atteindront de toutes parts.
Tant que tu vivras en effet, tu devras asservir ton corps aux douleurs de l’âme et courber ton cou sous cent adversités ; tant que tu existeras visiblement, le monde te fera subir cent vexations encore...
Excuses d'un dix-neuvième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Dis-moi, toi qui as acquis de la célébrité, comment je dois faire pour jouir du contentement dans ce voyage.
Si tu me le dis, mon trouble diminuera, et je consentirai à me laisser aller dans cette entreprise.
Il faut, en effet, à l’homme une direction pour ce voyage lointain, afin qu’il n’ait pas d’appréhension pour la route qu’il doit parcourir.
Puisque je ne veux pas accepter la direction du monde invisible, je repousse, à plus forte raison, la fausse direction des créatures. »
« Tant que tu vivras, répondit la huppe, contente toi du souvenir de l’Ultime, et garde-toi de tout indiscret parleur.
Si ton âme possède ce contentement, ses soucis et ses chagrins s’évanouiront.
Tel est, dans les deux mondes, le propre du contentement des hommes.
C’est par cela que la coupole du ciel est en mouvement.
Demeure en Dieu dans le contentement, tourne comme le ciel, par amour pour lui.
Si tu connais quelque chose de meilleur, dis-le, ô pauvre oiseau !
...pour que tu sois heureux au moins un instant. »
Excuses d'un vingtième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô chef du chemin !
Que demanderai-je au Simorg si j’arrive au lieu qu’il habite ?
Puisque par lui le monde sera lumineux, pour moi j’ignore ce que je pourrai lui demander.
Si je savais quelle est la meilleure chose au monde, je la demanderais au Simorg quand j’arriverai au lieu qu’il habite. »
La huppe répondit :
« Ô insensé !
quoi ! tu ne sais que demander ?
Mais demande donc ce que tu désires le plus !
Il faut toujours que l’homme sache ce qu’il doit demander.
Mais le Simorg lui même vaut mieux que tout ce que tu peux souhaiter.
Pourrais-tu en apprendre sur lui en ce monde tout ce que tu veux en savoir ?
Celui qui a senti l’odeur de la poussière qui couvre le seuil de sa porte pourrait-il s’en éloigner jamais,
... quand bien même même on voudrait l’y décider par des présents ? »
Excuses d'un vingt et unième oiseau
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô toi qui veut nous conduire auprès de la majesté inconnue ! quelle est la chose la plus appréciée à cette cour ?
Si tu nous l’indiques, nous porterons ce qu’on y préfère.
Il faut aux rois des dons précieux ; il n’y a que les gens vils qui se permettent de se présenter devant eux les mains vides. »
« Ô toi qui m’interroges ! répondit la huppe, si tu veux suivre mon avis, tu porteras au pays du Simorg ce qu’on n’y trouve pas.
Est-il en effet convenable d’emporter d’ici ce qui se trouve déjà là bas ?
Là bas se trouve la science ;
là bas se trouvent les secrets ; là bas se trouve abondamment l’obéissance passive des êtres spirituels.
Portes-y donc l’ardeur de l’âme et la peine de l’esprit, parce que personne ne doit donner autre chose.
Si un seul soupir d’amour parvient en ce lieu, il y portera le parfum du coeur.
Ce lieu est consacré à l’essence de l’âme et non à sa vile enveloppe.
Si l’homme peut y pousser un soupir, il sera aussitôt en possession du salut. »
La première vallée de la recherche : Talab
Un autre oiseau dit à la huppe :
« Ô toi qui connais le chemin... en parles et où tu veux nous accompagner ! la vue doit s’obscurcir sur cette route qui paraît pénible et longue de bien des parasanges. [4] »

« Nous avons, répondit la huppe, sept vallées à franchir,... et ce n’est qu’après ces vallées qu’on découvre le palais du Simorg.
Personne n’est revenu dans le monde après avoir parcouru cette route ; on ne saurait connaître de combien de parasanges en est l’étendue.
Puisqu’il en est ainsi, comment veux-tu qu’on puisse t’instruire à ce sujet et calmer ton impatience ?
Insensé que tu es, tous ceux qui sont entrés sur cette route s’y étant égarés pour toujours, comment pourraient-ils t’en donner des nouvelles ?
La première vallée qui se présente est celle de la recherche (talab) ;
celle qui vient ensuite est celle de l’amour (’ischc), laquelle est sans limite ;
la troisième est celle de la connaissance (uta’rifat),
la quatrième celle de l’indépendance (istignâ),
la cinquième celle de la pure unité (tauhîd),
la sixième celle de la terrible stupéfaction (hairat),
la septième enfin celle de la pauvreté (facr) et de l’anéantissement (fanâ), vallée au-delà de laquelle on ne peut avancer.
Là tu seras attiré et cependant tu ne pourras continuer ta route ;
une seule goutte d’eau sera pour toi comme un océan.
Aussitôt que tu seras entré dans la première vallée, celle de la recherche (talab), cent choses pénibles t’assailliront sans cesse.
A chaque instant tu auras à éprouver en ce lieu cent épreuves ; le perroquet du ciel n’est là qu’une mouche.
Il te faudra passer plusieurs années dans cette vallée à faire de pénibles efforts et y changer d’état.
Il te faudra abandonner en effet tes richesses et te jouer de tout ce que tu possèdes.
Il te faudra entrer dans une mare de sang en renonçant à tout ;
et quand tu auras la certitude que tu ne possèdes plus rien, il te restera encore à détacher ton coeur de tout ce qui existe.
Lorsque ton coeur sera ainsi sauvé de la perdition, tu verras briller la pure lumière de la majesté divine, et, lorsqu’elle se manifestera à ton esprit, tes désirs se multiplieront à l’infini.
Y aurait-il alors du feu sur la route du voyageur spirituel et mille nouvelles vallées plus pénibles à traverser les unes que les autres, que, mû par son amour, il s’engagerait comme un fou dans ces vallées et se précipiterait comme le papillon au milieu de la flamme.
Poussé par son délire, il se livrera à la recherche figurée par cette vallée ; il en demandera à son échanson une gorgée. Lorsqu’il aura bu quelques gouttes de ce vin, il oubliera les deux mondes.
Submergé dans l’océan de l’immensité, il aura cependant les lèvres sèches, et il ne pourra demander qu’à son propre coeur le secret de l’éternelle beauté.
Dans son désir de connaître ce secret, il ne craindra pas les dragons qui cherchent à le dévorer.
Si, en ce moment, la foi et l’infidélité se présentaient ensemble à lui, il les recevrait également volontiers, pourvu qu’elles lui ouvrent la porte qui devrait le faire parvenir à son but.
En effet, quand cette porte lui est ouverte, qu’est alors la foi ou l’infidélité, puisque de l’autre côté de cette porte il n’y a ni l’une ni l’autre ? »
La deuxième vallée de l'amour : Ischc
« Après la première vallée (continua la huppe), celle de l’amour (ischc) se présente. Pour y entrer il faut se plonger tout à fait dans le feu ; que dis-je ? on doit être soi-même du feu, car autrement on ne pourrait y vivre.
L’amant véritable doit être en effet pareil au feu ;
il faut qu’il ait le visage enflammé ;
qu’il soit brûlant et impétueux comme le feu.
Pour aimer, il ne faut pas avoir d’arrière-pensée ;
il faut être disposé à jeter volontiers dans le feu cent mondes ;
il ne faut connaître ni la foi ni l’infidélité, n’avoir ni doute ni certitude.
Dans ce chemin il n’y a pas de différence entre le bien et le mal ;
avec l’amour, ni le bien ni le mal n’existent plus.
Ô toi qui vis dans l’insouciance ! ce discours ne saurait te toucher ;
tu le repousses,
tes dents ne peuvent y mordre.
Celui qui agit loyalement joue argent comptant,
il joue sa tête pour s’unir à son ami.
Les autres se contenteront de la promesse qu’on leur fera pour demain ;
mais celui-là recevra la chose argent comptant.
Si celui qui s’engage dans la voie spirituelle ne se consume pas lui-même en entier, comment pourra-t-il être délivré de la tristesse qui l’accable ?
Tant que toute essence ne sera pas radicalement consumée, pourras-tu faire de ton coeur un objet de rubis et le vendre ?
Le faucon est toujours en proie au feu de l’agitation tant qu’il n’arrive pas à son but.
Si le poisson tombe de l’Océan sur la plage, il s’agite jusqu’à ce qu’il soit retourné dans l’eau.
Dans cette vallée, l’amour est représenté par le feu, et sa fumée c’est la raison.
Lorsque l’amour vient, la raison fuit au plus vite.
La raison ne peut cohabiter avec la folie de l’amour ;
l’amour n’a rien à faire avec la raison humaine.
Si tu acquérais du monde invisible une vue réellement droite, tu pourrais alors seulement connaître la source de l’amour mystérieux que je t’annonce.
L’existence de l’amour est peu à peu complètement détruite par l’ivresse même de l’amour.
Si tu possédais la vue spirituelle (du monde invisible), les atomes du monde visible te seraient aussi dévoilés ;
mais si tu regardes avec l’oeil de l’intelligence (humaine), tu ne comprendras jamais comme il faut l’amour.
Un homme éprouvé et libre peut seul ressentir cet amour spirituel.
Or tu n’as pas l’expérience voulue, et d’ailleurs tu n’es pas réellement amoureux ;
tu es mort ; comment serais-tu propre à l’amour ?
Il faudrait que celui qui s’engage dans cette voie eût des milliers de coeurs vivants d’amour, afin de pouvoir à chaque instant les sacrifier par centaines. »

La troisième vallée ou vallée de la connaissance : Ma'rifa
« Après la vallée dont je viens de parler (continua la huppe), une autre se présente aux regards. C’est celle de la connaissance (ma’rifat), qui n’a ni commencement ni fin.
Il n’y a personne qui puisse être d’une opinion différente sur la longueur du chemin qu’il faut faire à travers cette vallée.
Aucun chemin n’est, vraiment, pareil à celui-là ; mais autre est le voyageur temporel, autre le voyageur spirituel.
L’âme et le corps, par la perfection ou par l’affaiblissement, sont toujours en progrès on en décadence . Nécessairement le chemin spirituel ne se manifeste que dans les limites des forces respectives de chacun.
Comment, en effet, dans ce chemin que parcourut Abraham, l’ami de Dieu, la faible araignée pourrait-elle suivre le pas de l’éléphant ?
La marche de chaque individu sera relative à l’excellence qu’il aura pu acquérir, et chacun ne s’approchera du but qu’en raison de sa disposition.
Si un moucheron volait de toute sa force, pourrait-il jamais égaler l’impétuosité du vent ?
Ainsi, puisqu’il y a différentes manières de parcourir cet espace, chaque oiseau ne peut voler de même. La « connaissance spirituelle (ma’rifat) a là différentes faces. Les uns ont trouvé le mihrab, les autres l’idole 193"
Lorsque le soleil de la connaissance brille à la voûte de ce chemin, qu’on ne saurait décrire convenablement, chacun est éclairé selon son mérite, et il trouve le rang qui lui est assigné dans la connaissance de la vérité .
Quand le mystère de l’essence des êtres se montrera clairement à lui, la fournaise du monde deviendra jardin de fleurs. L’adepte verra l’amande bien qu’entourée de sa pellicule.
Il ne se verra plus lui-même, il n’apercevra que son ami ; dans tout ce qu’il verra, il verra sa face ;
dans chaque atome il verra le tout.
il contemplera sous le voile des millions de secrets aussi brillants que le soleil.
Mais combien d’individus ne se sont pas perdus dans cette recherche pour un seul qui a pu découvrir ces mystères ?
Il faut être parfait si l’on veut franchir cette route difficile et se plonger dans cet océan orageux.
Quand on a un goût véritable pour ces secrets, on ressent chaque instant une nouvelle ardeur pour les connaître.
On est réellement altéré du désir de pénétrer ces mystères, et on s’offrirait mille fois en sacrifice pour y parvenir.
Quand même tu atteindrais de la main le trône glorieux, ne cesse pas un instant de prononcer ces mots du Coran : « N’y a-t-il rien de plus ?"
Plonge-toi dans l’océan de la connaissance, sinon mets du moins sur ta tête la poussière du chemin.
Quant à toi qui es endormi et qu’on ne peut complimenter sur la réussite, pourquoi ne pas en être dans le deuil ? Si tu n’as pas le bonheur de t’unir à l’objet de son affection, lève-toi et porte au moins le deuil de l’absence.
Toi qui n’as pas encore contemplé la beauté de ton ami, cesse de rester assis, lève-toi et cherche ce secret.
Si tu ne connais pas la manière de t’y prendre, sois honteux.
Jusque's à quand seras-tu comme un âne sans licou ?

La quatrième vallée ou vallée de l'indépendance : Istignâ

« Vient ensuite (continua la huppe) la vallée où il n’y a ni prétention à avoir ni sens spirituel à découvrir.
De cette disposition de l’âme à l’indépendance il s’élève un vent froid dont la violence ravage en un instant un espace immense.
Les sept océans ne sont plus alors qu’une simple mare d’eau ;
les sept planètes, qu’une étincelle ;
les sept cieux, qu’un cadavre ;
les sept enfers, de la glace brisée.
Alors, sans qu’on puisse en deviner la raison, la fourmi, chose étonnante ! a la force de cent éléphants ;
alors cent caravanes périssent dans l’espace de temps que met la corneille à remplir son jabot.
Pour qu’Adam fût éclairé de la lumière céleste, des milliers d’anges au vert vêtement furent consumés par la douleur.
Pour que Noé fût charpentier (de Dieu pour l’arche), des milliers de créatures furent privées de la vie.
Des milliers de moucherons tombèrent sur l’armée d’Abrahah pour que ce roi pût être terrassé ;
des milliers d’enfants eurent la tête tranchée pour que Moïse vît Dieu ;
des milliers de personnes prirent la ceinture des chrétiens pour que le Christ fût le mahram des secrets de Dieu.
Des milliers d’âmes et de coeurs furent au pillage pour que Mahomet montât une nuit au ciel.
Ici en ce lieu, ni ce qui est nouveau ni ce qui est ancien n’a de la valeur ;
tu peux agir ou ne pas agir
Si tu voyais un monde entier brûler jusqu’au coeur par le feu, tu n’aurais encore qu’un songe au prix de la réalité.
Des milliers d’âmes qui tombent sans cesse auprès de cet océan sans limite ne sont là qu’une légère et imperceptible rosée.
Ainsi des millions d’individus se livreraient au sommeil sans provoquer par là le soleil à les couvrir de son ombre.
En vain la terre et le ciel se diviseraient en menues parcelles, que tu ne pourrais pas même saisir la feuille d’un arbre ;
et cependant si tout tombait dans le néant, depuis le poisson jusqu’à la lune, on trouverait encore au fond d’un puits la patte d’une fourmi boiteuse.
Quand même les deux mondes seraient tout à coup anéantis, il ne faudrait pas nier l’existence d’un seul grain de sable de la terre.
S’il ne restait aucune trace ni d’hommes ni de génies, fais attention au secret de la goutte de pluie (dont tout a été formé).
Si tous les corps disparaissaient de la terre, si même un seul poil des êtres vivants n’existait plus, quelle crainte y aurait-il à avoir ?
Bref, si la partie et le tout étaient complètement anéantis, ne resterait-il pas un fétu sur la face de la terre ?
Quand bien même en une seule fois les neuf coupoles de l’univers seraient détruites, ne resterait-il pas une goutte des sept océans ?


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[1] Eblis (ou Iblis)est le chef des esprits rebelles et des mauvais génies dans la religion musulmane, que l’on pourrait vaguement identifier à Satan.
Dans les Milles et Une Nuits, il déclare ceci : "Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de Dieu, et se soumirent à lui. Nous fumes les seules, Satan et moi, qui ne voulûmes pas faire cette bassesse [...]".
"Sa personnalité" est adaptée de la tradition judaïque. En effet, Eblis se serrait rebellé contre Allah et aurait été chassé du Paradis.
Selon la légende coranique, sa chute fut une punition pour son refus face à Adam, l’homme nouvellement créé.
[2] le pacte de l’Alast est cette nuit où selon la religion musulmanne et la tradition soufie, Dieu créa en une seule fois toutes les âmes destinées à exister, et où, avec l’ensemble de la Création, à l’appel de Dieu : "Ne suis-je pas votre Seigneur ?", elles tressaillirent de joie et répondirent par l’affirmative.
Certains soufis, tel Ruzbehan de Chiraz, disent que seules les âmes des achik (ou amoureux fous) de Dieu répondirent à cet appel par un acte de totale allégeance, un acte d’amour qui faisait qu’à l’écart de la communauté des autres croyants, ils ne souhaitaient et ne demandaient rien d’autre que l’anéantissement dans cet amour, dédaignant les récompenses et les bienfaits réservés aux fidèles en leur paradis.
Comme cette nuit de l’Alast eut lieu sans lieu ni temps, l’évanouissement dans lequel sombre l’âme extasiée rencontrant l’Aimé Sublime est aussi la manifestation de cet autre "espace-temps" dans lequel le soufi est happé, ravi hors de ce monde dans l’extase.

[3] Le terme de Mahram désigne toute personne avec qui il est interdit d’avoir une relation sexuelle sous peine d’inceste : la famille de sang, l’épouse de quelqu’un ou des personnes du même sexe s’ils sont pubères
[4] unité de longueur : 40 stades enivron

1 commentaire:

  1. comme la beaute peut etre la muse d'un poete
    la vie meme est poesie. elle transforme le sable en rose,les mots en prose,et vous, vous le voyez
    lorsque l'on depose sur votre table,une rose des sables.
    poeme par Jam dzair. je partage l'histoire de F. Attar.

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